La Littérature est-elle morte au vingtième siècle?

Résumé : La Littérature est-elle morte au vingtième siècle? Depuis les années 1980, depuis l'ère formaliste et l'heure structuraliste, sans forcément nous en rendre compte, l'idée même de littérature a connu une mutation stupéfiante, dont il importe de prendre acte. Rappelons-nous des heures ayant suivi l'annonce du prix Nobel de littérature octroyé à Bob Dylan, où se joua un psychodrame culturel international dont la définition même de la littérature fut l'unique enjeu. Fallait-il ou non accorder un prix Nobel à l'auteur de knockin' on heaven's door ? La question, ce fut un intense problème de frontières : d'abord parce qu'une grande partie des débats furent fondés sur des rappels conventionnels de la distinction des arts ou sur une identité artistique opposant le musicien à l'écrivain : « lorsque le comité Nobel accorde un prix littéraire à un musicien, il perd l'opportunité de rendre hommage à un écrivain », écrivit par exemple Anna North dans le New York Times 1. On notera que ce même argument fondé sur la pureté des formes fut habillement récusé par la comparaison avec le théâtre ou par l'invocation d'autres exemples similaires de l'histoire littéraire 2-ce fut d'ailleurs la position officielle de Sara Danius, membre de l'académie Nobel, qui en appela à Homère et Sapho, ou de ceux qui évoquèrent la figure de Rabindranath Tagore, prix Nobel en 1913. Mais l'édifice commun du littéraire fut ébranlé par d'autres débats : pour certains critiques, la « littérarité » de Bob Dylan est à évaluer en termes formels, ce qui est l'un des critères possibles d'une conception esthétique de la littérature et permet la disqualification du musicien : comparant à Bob Dylan, Yeats, ou encore Gide, Tim Stanley expliqua dans le Telegraph « l'ampleur de leur expression et la densité thématique de leurs textes dépassent Dylan par des années-lumière » 3. Cette exigence formelle put être utilisée au contraire pour agréger l'oeuvre de Dylan au littéraire : « La littérature, c'est des mots, le verbe, la langue. Et qui peut dire que Dylan n'a pas inventé́ la langue ? » défendit Serge Kaganski. Notons au passage que l'autre grand critère par lequel la modernité a jugé de la littérarité du littéraire, le mode de référence à la réalité (l'idée 1 Cette distinction fut très souvent invoquée, dans des termes généraux ou des analyses plus techniques : « l'écriture de chanson et la poésie sont des arts entièrement différents, même s'ils ont des similarités mètre, rythme, rime, etc. » avança Bijan Stephen ; « présumer que [ces deux arts] procède de manière identique avec les mots nie les vertus spécifiques de chacune des formes » conclut Matthew Sniper. 2 « Plusieurs se réjouissent de ce choix, qui hissent la chanson au rang d'oeuvre et rappellent que Homère était bassiste » rappelle le traducteur Claro. 3 De même, pour le jeune romancier et poète haïtien Makenzy Orcel : « parler de littérature, c'est parler de travail sur la langue, de construction d'une oeuvre, pas de nasiller quelques chansons ».
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Contributeur : Alexandre Gefen <>
Soumis le : lundi 13 janvier 2020 - 16:00:33
Dernière modification le : mardi 14 janvier 2020 - 01:43:08

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Alexandre Gefen. La Littérature est-elle morte au vingtième siècle?. Contemporary French and Francophone Studies, Taylor & Francis (Routledge), 2019, 22 (3), pp.380-389. ⟨10.1080/17409292.2018.1501870⟩. ⟨halshs-02430183⟩

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